LE YOGA DU PEINTRE

 
      Au début le tyran tout puissant, centre et merveille du monde que je suis peut se bercer d'illusions. Bien que le thème d'un tableau ait surgi dans son esprit à l'improviste, après Dieu sait quels cheminements préparatoires, il peut avoir l'impression de le décider en toute liberté
      Mais la réalisation commence. La main se déplace ébauchant des formes, campant un personnage, esquissant une ligne d'horizon maritime ou beauceronne suivant l'humeur. Mon libre arbitre en frémit d'aise : tout est possible et je suis le seul maître à bord. Mais voici que des doutes surviennent, des hésitations, des repentirs. La majestueuse liberté créatrice  s'en trouve déjà un peu froissée. Ensuite des considérations plus banales se présentent car la scène représentée a malgré tout une certaine cohérence. Et l'on ne saurait se permettre toutes les déformations sans sombrer dans la facilité gratuite. Quitte à faire du fantastique, encore faut-il le faire crédible.
      Petit à petit la situation va encore se complexifier car avec la mise en place des fonds va se poser le problème des couleurs. Sans doute je peux décider d'un ciel jaune citron ou pervenche, sans doute je peux me permettre de grandes libertés avec la coloration conventionnelle d'un animal ou d'une nymphe extatique emportée par un vol d'anges. Mais cependant bientôt va se poser le problème de l'harmonie car, et n'en déplaise à Matisse et autres génies révolutionnaires, tout n'est pas possible et très vite la liberté va glisser dans le sens du n'importe quoi, étayé par la prétention de l'artiste à être la référence suprême. A moins que, et de façon plus subtile, il n'arrive à imposer ses vues en bâtissant une théorie sur mesure, plus ou moins arbitraire. Picasso, le cubisme et les fureurs des fauves en sont de merveilleux exemples.
       Donc entre le délire paranoïaque pur et dur et  l'improvisation hasardeuse étayée sur de nouvelles lois créées de toute pièce pour la circonstance, l'égo du peintre peut toujours arriver à berner les intellectuels et autres critiques en teur faisant avaler ce qu'il souhaite. Salvador Dali connaissait parfaitement la méthode et l'a mise en oeuvre de façon "géniale" à ce détail près qu'il disposait d'un réel talent et que sa maîtrise technique était à la hauteur de ses ambitions. Et puis il ne manquait ni de créativité, ni d'humour et d'auto-dérision.
      Conscient de l'extrême relativité de ma liberté, me voici donc amené à respecter les lois d'harmonie et de complémentarité existant aussi bien pour les couleurs que pour l'équilibre des formes, la répartition des masses et l'architecture générale de l'oeuvre.
      A partir de ce moment le créateur ivre d'imagination va se transformer en un patient médecin qui ne saurait se livrer à des improvisations intempestives mais doit au contraire se mettre à l'écoute du patient, avec sympathie et lucidité pour trouver l'arrangement adéquat. J'ai bien dit adéquat, pas celui qui lui plairait ou qui conviendrait à sa fantaisie. Non, celui qui répond à la situation concrète et cherche à établir un équilibre réel. La comparaison avec l'acupuncture me semble à cet égard assez éclairante. Car si le praticien peut toujours céder à son besoin de manipuler et de se livrer à des expériences hasardeuses il est, si il est lucide et désintéressé, amené à chercher à chaque instant "la" seule action véritablement adaptée, ce qui restreint considérablement ses possibilités de choix. Comme l'automobiliste qui va tourner son volant à droite parce que la route l'y contraint. "Oui, mais c'est délibérément que j'ai évité ce platane! Je suis donc libre comme l'enfant à qui l'on demanderait de choisir entre une friandise et une "bonne fessée".
      La métaphore médicale va maintenant pouvoir être poussée plus loin. En effet un tableau est avant tout un ensemble organique, au même titre qu'un corps humain, animal ou même végétal. Comme tel il est composé d'éléments dominants qui sont ses organes. Ceux-ci bien que dotés de fonctionnement "autonome" sont totalement reliés entre eux et asservis au métabolisme général. Ils n'en font pas qu'à leur tête et quand la maladie survient, c'est contraints et forcés par des dérèglements qu'ils trahissent l'organisme en n'accomplissant pas correctement la tâche qui leur est assignée. L'oeuvre picturale est semblable car ses "organes" sont reliés par des circulations énergétiques (visuelles en l'occurence) qui font que l'ensemble fonctionne plus ou moins bien.
      Toute l'énergie du peintre doit donc être utilisée à assurer le fonctionnement harmonieux de l'ensemble et pour ce faire il est souhaitable que lui-même soit équilibré (tant pis pour le mythe du génie torturé et syphilitique) Une bonne santé organique et surtout psychologique, est malgré tout préférable.
      Ainsi dans le meilleur des cas le peintre construit son tableau avec son propre équilibre et en améliorant le premier il peut éventuellement en ressentir des bénéfices pour le second. L'art en tant que yoga, voilà une idée qui ne court pas les rues, surtout à une époque où tout un chacun n'a qu'un but : affirmer ses désirs personnels sans se soucier des effets sur les autres, en négligeant au besoin sa propre santé physique et morale. Oubliant d'élargir ses vues égocentriques l'artiste contemporain s'enferme en général dans des démarches et des références qui lui permettent de s'affirmer pour devenir riche et célèbre, du moins dans la mesure où l'égo des autres veut bien lui laisser une petite place. Sinon c'est la guerre, la lutte acharnée où chacun au nom de sa liberté chérie et inaliénable cherche à imposer à tout prix, tel Picasso, ses propres fantasmes et ses délires les plus saugrenus sans se donner la peine de construire quelque chose d'harmonieux.

                                                                                                                        le Chesnay, le 16 septembre 2007
                                                                                                                        copyright  Christian Lepère





                                                            
       PIERRE SUR PIERRE

       Tout jeune, découvrant la technique de la gravure à l’eau-forte et l’œuvre flamboyante de Jérôme Bosch,j’avais fait irruption dans l’arrière monde. Celui du rêve, peuplé de créatures fantasques mêlant la forme humaine aux excroissances animales les plus diverses. Cornes, mandibules, rostres et becs d’oiseaux aux voilures improbables ornaient des créatures hybrides, sensuelles ou brutales qui peuplaient des paysages nourris de tous les détails du réel mais baignés d’étrangeté.
       L’architecture, elle aussi revisitée, y servait parfois de cadre à des scènes symboliques : rencontres, processions, ballets aériens, parades nuptiales et affrontements de monstres plus ou moins complices.
       La gravure, art confidentiel et tout pétri d’intériorité, convenait parfaitement au déroulement de ces psychodrames mais la trentaine déjà dépassée je commençais à éprouver le besoin de réalisations plus concrètes. Il me fallait du solide : de la pierre et du mortier modelé à la main quand la truelle se révèle trop rigide. Il me fallait aussi piocher et pousser la brouette. Après une jeunesse assez intellectuelle je revenais à la terre bourguignonne.
       Dans notre jardin, non loin de Vézelay, je commençais par aligner sagement quelques dalles trouvées dans les champs labourés. Et cela fit une allée pour monter au garage…Plus tard, un peu las d’être courbé je commençais à me redresser, position plus adéquate pour monter des murs.
       D’abord rampants, ils ne tardèrent pas à prendre un peu d’envergure, puis ils se courbèrent et se mirent à sinuer avant de se refermer pour former un bassin. Un empilage de bûches exhumées de la caves vint ensuite à mon aide pour soutenir une arche en construction. Tel un artisan du moyen âge, j’étais en train de retrouver quelques techniques ancestrales
       Depuis longtemps le Palais Idéal du Facteur Cheval hantait mon imaginaire et si je n’avais pas encore eu le loisir de me rendre en pèlerinage à Hauterive, je sentais bien dans quel sens tout cela m’entraînait. Inconscient de l’ampleur de ce qui me hantait, j’attaquai la construction d’un second bassin qui ne tarda pas à être enjambé par un pont en pierre. C’est alors que les problèmes d’étanchéité commencèrent à se poser. Mais rien n’arrête le bricoleur impénitent et acharné…
       Ne sachant rien faire d’autre le temps a continué à passer. De mon côté je me suis obstiné dans mon projet de maçonnerie sauvage et écologique. Après avoir l’été dernier refait le mur de la propriété sur au moins vingt cinq mètres sous l’œil ébaubi des voisins et de quelques touristes passant à pied, à cheval ou sur leur vélo, cette année je me suis lancé dans l’habillage en pierre d’une citerne en parpaings construite selon les règles de l’art par un maçon local et professionnel. Cela évitera au moins d’avoir des fuites intempestives et m’a permis de délirer à ma guise sur des bases solides ce qui est somme toute plus rassurant.
       Voici donc quelques photos de ces élucubrations, fruits d’une improvisation qui me mène où elle le veut bien, avec l’aide des matériaux généreusement fournis par la nature et quelques vieux murs écroulés recelant encore des pierres dignes d’être assemblées.
                                                                                                                                       Le Chesnay le 28 septembre 2006